L’exercice de réutilisation d’un monument, entre compétence et discrétion 1

L’exercice de réutilisation d’un monument, entre compétence et discrétion


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Depuis des années, la restauration des monuments historiques occupe le centre de mon activité, mais de plus en plus, c’est la reconversion de ces édifices souvent exceptionnels, sensibles, et centre de beaucoup d’attention qui jalonne mon expérience. Par l’évolution de notre profession, mais aussi par appétence pour cet exercice aussi délicat que passionnant. De l’ancienne prison de Guingamp accueillant désormais un centre de photographie et futur Inseac aux octrois d’Enfer, place Denfert-Rochereau, à Paris, pour reloger le musée de la Libération de la Ville de Paris, en passant par les anciennes écuries des abbesses de l’abbaye royale de Fontevraud transformées depuis peu en musée d’art moderne, toutes ces reconversions ont pour moi un point commun : la nécessité de comprendre le bâtiment, pour s’y glisser de la manière la plus adaptée, sans le perturber, ni lui voler la vedette. C’est un parti, pas une obligation, et pour moi un choix assumé. Dans ce sens, on pourrait presque penser qu’un projet réussi est un projet qu’on ne voit pas. Ou tout au moins apparaît, pour les visiteurs et usagers à qui il est destiné, comme une évidence, sans rupture. Le projet doit donc se nourrir du monument pour y intégrer souvent un nouveau programme, et dont il constitue un prolongement naturel. C’est là un exercice exigeant, qui nécessite compétence et humilité, car bien souvent, parce qu’il ne se voit pas, il est assez peu reconnu. Et pourtant…

La connaissance

La compréhension d’un bâtiment est un moment clé pour la réussite d’un projet. Intervenir sur un monument, qui plus est, classé, ne s’improvise pas, et établir un état historique et archéologique ne relève pas de la formalité. Ils n’ont qu’un objectif : orienter nos interventions et en tirer parti. Comprendre un bâtiment, c’est savoir le lire, mais aussi en saisir le fonctionnement, parfois pluriel lorsque plusieurs états (souvent imbriqués) se sont succédé. C’est aussi savoir regarder ce monument à toutes les échelles de lecture : urbaine et paysagère, architecturale, archéologique, ornementale… D’abord urbaine parce qu’un bâtiment ne naît jamais de nulle part, il a un contexte, un environnement qui va définir sa disposition, sa raison d’être souvent. Architecturale, parce que l’architecture définit des volumes, des angles de vues, des enfilades, une composition qui sont la traduction d’un programme, d’un fonctionnement ancien, qu’une intervention à venir ne doit pas effacer ou trahir. Archéologique enfin, et à deux titres :

  • d’une part lorsqu’il s’agira de choisir un état historique de référence, il faudra être en mesure de savoir ce qui appartient à celui-ci et ce qui en est étranger, ce qui présente une valeur archéologique, et ce qui peut être remis en question ;
  • et d’autre part lorsqu’il faudra passer des réseaux, mettre aux normes, permettre la mise en accessibilité, assurer la sûreté de tel espace ou garantir le climat de tel autre, il faudra savoir ce qui peut être adapté, ce qui constitue un invariant à conserver, voire même à mettre en valeur.

Notre travail d’analyse, imperceptible, c’est tout cela à la fois, il est le fondement du métier de restaurateur/concepteur. D’ailleurs le seul acte de restaurer constitue souvent en soi un projet, mais ce n’est pas le sujet.

L’humilité

La discrétion apparaît également comme un gage de réussite. Un monument est protégé pour sa valeur, qu’elle soit esthétique, archéologique ou mémorielle. Il existe par lui-même et toute action qui viserait à le faire passer au second plan me semble contribuer à son appauvrissement. Plus que cela, ce bâtiment dans toutes ses dimensions est une source d’inspiration, il y a toujours une caractéristique, un trait de son identité qui n’attendent que d’être exploités et qui va servir de fil conducteur, assurer une continuité, une évidence architecturale, à l’inverse de la rupture ou du contraste qui, à certains égards peuvent apparaître violents, déplacés, et faire perdre tout ce qui a motivé sa protection. Ce postulat, ce parti pris, impliquent qu’à chaque monument correspondent une attitude, une recette différente, qui doivent par définition s’adapter au contexte, et tordre le programme – sans le modifier – pour satisfaire les besoins du maître d’ouvrage, et attendre l’harmonie du projet. C’est pourquoi la compréhension du fonctionnement d’un monument est cruciale. Nos prédécesseurs, parfois illustres, ont souvent très bien fait les choses, et c’est à nous de nous glisser avec respect dans cet héritage. Par exemple, dans les écuries des abbesses à Fontevraud, je souhaitais parvenir à un projet dont le caractère brut et basiquement fonctionnel du bâtiment devait demeurer la composante principale, sans aucune forme de sophistication, mettant en valeur sa structure préindustrielle, ses teintes grises et neutres, sa distribution en enfilade, et la lumière diffuse dans laquelle seules les œuvres devaient être révélées. Les interventions nouvelles ont suivi la même logique. En visitant le musée on oublie désormais le bâtiment qui paraît comme un écrin naturel. Et on ne sait pas non plus que le projet a nécessité 150 micropieux, 200 m de longrines, des carneaux pour certains profond de plus de 2 m, des dalles de planchers qui assurent le contreventement du bâtiment, plusieurs kilomètres de câbles, trois centrales de traitement d’air, un groupe froid, toute la technicité qui assure la stabilité du climat. À la prison de Guingamp, des extensions ont été nécessaires pour étendre ses volumes et accueillir des œuvres photographiques fragiles autour desquelles le climat était plus aisé à maîtriser. Elles sont venues occuper certaines cours des détenus. Ici, les grandes baies vitrées ouvrent délibérément sur les murs, comme pour rappeler l’enfermement, tandis que les parements en inox des extensions sont inclinés pour refléter les murs, pour le rebond de la lumière et sa diffusion qui renvoient au diaphragme, au miroir, au prisme d’une chambre photographique, mais aussi à l’œilleton des cellules. Le mot de cellule est d’ailleurs commun au vocabulaire photographique et carcéral. Ces tôles sont par ailleurs perforées aux motifs dessinés par les détenus sur les frises ornant toutes les coursives et toutes les cellules. Aucune extension n’émerge, mais elles cadrent des vues tendues entre elles et les murs d’enceinte. La prison et sa composition générale sont au centre du projet et du nouveau fonctionnement. Ces quelques exemples montrent que rester en retrait par rapport au monument, cette humilité imposée dans ces projets, ce n’est pas pour autant s’effacer, ou ne rien faire. D’ailleurs, lorsque la presse présente la reconversion d’un monument sans citer l’architecte, parce qu’il n’y a pas de geste ostentatoire, c’est pour moi reconnaître implicitement que nous avons effectué correctement notre travail, que notre projet fait corps avec l’existant, comme une continuité évidente, naturelle. Cette reconnaissance par défaut, cache pourtant un travail fin de définition de parti, de parcours, de composition et de choix de perspective pour mettre en valeur telle ou telle partie d’un monument, qui permettra de mieux le comprendre. Elle cache des centaines des mètres de câbles, de gaines, d’installations techniques, des reprises structurelles parfois lourdes. Elle cache un travail acharné pour que la vision que nous avons de ce projet ne soit pas anéantie par telle ou telle intervention circonstancielle d’un interlocuteur, ils sont nombreux à ne pas saisir la cohérence de notre action, tant qu’ils ne l’ont pas achevée sous leurs yeux. Elle cache le travail de chef d’orchestre, qui ne joue d’aucun instrument, mais dont l’action est essentielle pour aller jusqu’au bout de son parti, et au-delà, défendre une certaine identité conceptuelle. C’est ce qui fait notre force : savoir changer d’échelle en permanence, proposer un projet fluide support de compréhension et de mise en valeur de l’édifice, le tout dans le respect du monument et de son concepteur.

Christophe Batard

Diplômé de l’École d’architecture de Bretagne en 2000 et nommé architecte des bâtiments de France deux ans plus tard, Christophe Batard est architecte en chef des monuments historique chargé du Maine-et-Loire, du Val-de-Marne, du quartier des Héronnières au domaine national de Fontainebleau, du château et domaine de Rambouillet. Cogérant des agences 2BDM et Artene, toutes deux basées à Paris, il a notamment dirigé la restauration et l’aménagement du Mémorial des martyrs de la Déportation (Paris 4e), en plus d’assurer la maîtrise d’œuvre de plusieurs édifices patrimoniaux. Il a également conduit divers projets de reconversions du patrimoine bâti, tels que le musée de la Donation Cligman dans l’abbaye de Fontevraud, l’ancien hôpital Richaud, à Versailles, et le chantier de relogement du musée de la Libération de la Ville de Paris dans les octrois d’Enfer.


1. Inseac : Institut national supérieur d’enseignement des arts et de la culture.


Article issu du numéro 178 de Business Immo Global.

Pour consulter le numéro dans son intégralité, cliquez ici


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