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Et si l’industrie du bâtiment ne parvenait pas à redémarrer ?


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© beeboys / Adobe Stock

Vincent Legendre

Vincent Legendre
© Groupe Legendre

La ministre du travail, Murielle Pénicaud, a choisi il y a maintenant une semaine de pointer du doigt l’arrêt brutal de la très grande majorité des chantiers du bâtiment en France. Elle accusait les entrepreneurs du bâtiment d’un manque de civisme et même de faire preuve de défaitisme.

Pourquoi a-t-elle choisi de cibler spécifiquement notre industrie ? D’abord parce que quand les chantiers s’arrêtent en ville, c’est très visible, mais je me dis que c’est certainement aussi parce que nos ouvriers travaillent en plein air et que pour une ministre, dès lors, il doit être beaucoup plus facile de respecter les gestes barrières. Son intervention nous a évidemment tous fait bondir, professionnels du BTP, et nos organisations professionnelles se sont empressées de solliciter une rencontre avec le gouvernement afin d’envisager une sortie de crise.

Un « accord » a donc été trouvé samedi 21 mars entre le gouvernement et les organisations professionnelles pour négocier une reprise de l’activité. Cet accord s’articule autour de la rédaction d’un guide de mesures et de nouvelles règles à mettre en œuvre spécifiquement sur les chantiers afin de protéger l’ensemble des salariés d’une contamination par le Covid 19. Nous travaillons donc, au sein du groupe Legendre, sur une stratégie de reprise de l’activité depuis lundi dernier. Force est de constater que notre capacité de redémarrage à court terme est quasi nulle !

En effet, les contraintes sanitaires reportées sur les entreprises pour protéger nos salariés sur chantiers sont incommensurables. Quand bien même nous aurons pris les dispositions suivantes qui nous sont demandées (et qui sont pour la plupart légitimes quand on pense à la santé de nos ouvriers !) :

  • Diviser par 2 les capacités initiales de nos bases-vies (ce que nous pouvons traduire en multipliant par 2 la taille des bases vies pour conserver l’effectif prévu sur chantier).
  • Limiter le nombre de personnes présentes sur les chantiers au strict nécessaire (comme si nous avions pour habitude de faire travailler des personnes « non nécessaires »…).
  • Distribuer du gel hydroalcoolique en quantité suffisante (que nous ne trouvons déjà pas !) Proscrire toute tâche ne permettant pas de respecter la distanciation minimale de 1m (à moins de porter un masque que nous ne trouvons déjà pas !).
  • Imposer de nettoyer tout outillage avant de passer entre les mains d’un autre compagnon Imposer à nos compagnons de se laver les mains toutes les 2h.
  • Désinfecter les bases vie deux fois par jour.
  • Limiter au maximum la co-activité (ce qui est par définition compliqué sur des chantiers de construction ou les différents lots travaillent les uns à côtés des autres).
  • Mettre en place un local d’isolement en cas de suspicion de Covid-19.
  • Se déplacer à un par véhicule deux places et à deux maximum par véhicule trois places.

Toutes ces mesures auront un coût et allongeront les délais de façon importante. Nos clients vont-ils accepter nos demandes ? Il est évident que non et je les comprends très bien. Ils vont nous demander de justifier chacun des euros supplémentaires qui leur seront demandés et vont nous demander de réduire au maximum l’impact sur les délais (ce qui aura encore un coût pour les entreprises).

Alors je pose cette question : et si l’industrie du bâtiment ne parvenait pas à redémarrer ? Après analyse de notre situation en pleine crise du Covid-19, j’en viens à la conclusion que nous sommes certainement l’industrie la plus difficile à faire redémarrer. En effet, les spécificités de notre industrie complexifient notre tâche. Nous devons mettre aux nouvelles normes sanitaires autant de sites que nous avons de chantiers (environ 150 pour un groupe tel que le nôtre avec une moyenne de 15 ouvriers par site).

Le propre d’un chantier de bâtiment est que les ouvriers changent de poste de travail tous les jours au fur et à mesure de l’avancement du chantier. La stratégie de distanciation est donc beaucoup plus difficile à mettre en œuvre que dans une usine où les ouvriers sont postés Le propre d’un chantier de bâtiment est aussi que les outils et matériels (le plus souvent métalliques) sont partagés par tous les ouvriers du chantier et que donc les points de contact permettant une contamination sont potentiellement très nombreux.

Le propre d’un chantier de bâtiment est d’être le lieu d’assemblage de matériaux et d’équipements qui nécessitent le fonctionnement parfait de toute la chaine d’approvisionnement en amont.

Le propre d’un chantier, enfin, est d’être le lieu de travail de plusieurs entreprises en simultané. Chacune d’elle ayant son fonctionnement, la co-activité est une dimension très difficile à contrôler. Chaque chantier fait l’objet d’un contrat dont le montant négocié est très souvent forfaitaire. Ce qui veut dire que chaque chantier devra faire l’objet d’une renégociation spécifique dépendante du retard pris et du poids des nouvelles mesures sanitaires. Nos ouvriers se rendent tous les jours sur beaucoup de sites différents, ce qui ne facilite pas la communication rendue nécessaire en temps de crise.

Finalement le redémarrage de notre activité et de notre groupe en particulier ne pourra s’envisager que chantier par chantier, mais pas de manière globale. Voici quelques propositions pour continuer de faire avancer la réflexion d’une reprise d’activité pendant l’état d’urgence sanitaire :

  • Proposer de tester systématiquement tous les ouvriers avant leur reprise d’activité.
  • Définir comme préalable à la reprise d’activité chez un particulier ou sur un site occupé la fourniture des tests des ouvriers qui interviennent.
  • Imposer à nos compagnons de porter des gants, des tee-shirts à manches longues et des lunettes pour travailler (les gants et les lunettes sont d’ores et déjà obligatoires chez nous).
  • Imposer aux intérimaires de venir sur les chantiers avec un outillage personnel minimum.
  • Mettre en œuvre une majoration « Covid-19 » en bas de chaque facture pour les travaux effectués pendant l’état d’urgence sanitaire et indexé sur le taux de main d’œuvre par métier.

Je terminerai en interpellant Madame la Ministre du Travail, Vous nous avez reproché de nous arrêter à l’emporte-pièce, en faisant preuve de défaitisme. Je peux vraiment vous assurer que je ne vois depuis deux semaines que des chefs d’entreprises motivés à faire repartir leur activité au plus vite et cela grâce aux multiples échanges que j’ai pu avoir avec mes confrères. Je peux aussi vous dire que la communication de votre gouvernement a logiquement fait très peur à l’ensemble de nos ouvriers qui ne comprennent pas pourquoi il faudrait qu’ils reprennent leur activité qui est non essentielle pour traverser cette crise sanitaire sans précédent.

Je vous affirme enfin qu’en tant que chef d’une entreprise qui compte plus de 2 000 collaborateurs, je souhaite plus que tout trouver les moyens de reprendre notre activité au plus vite afin de préserver la santé de notre groupe et nos emplois. Cependant la complexité à laquelle nous faisons face est énorme et nous ne pourrons reprendre sans l’aide d’un gouvernement qui saura mobiliser l’ensemble des acteurs de notre industrie (des maitres d’ouvrage aux fournisseurs). Si les mesures sanitaires envisagées devaient durer dans le temps, l’impact sur le coût de construction sera colossal et notre marché ne saura se réguler sans l’intervention de l’état.


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