Pierre-André de Chalendar (Saint-Gobain) : « Je ne crois pas dans l'écologie punitive »

Pierre-André de Chalendar (Saint-Gobain) : « Je ne crois pas dans l’écologie punitive »

Pierre-André de Chalendar (Saint-Gobain) : « Je ne crois pas dans l'écologie punitive » 1

Publié le 3 juil. 2020 à 6h55

Un mois après le déconfinement, comment va Saint-Gobain ?

Nous enregistrons une reprise des commandes particulièrement forte dans tous nos métiers du bâtiment. Les commandes de Lapeyre, par exemple, ont bondi depuis cinq semaines et ont augmenté de 50 % par rapport à l’année dernière à la même période. Début juin, j’avais indiqué à l’assemblée générale que nous étions revenus en mai à 80 % de notre niveau d’activité normal, mais depuis nous avons encore progressé. La situation est toutefois très variable selon les secteurs. Notre activité tournée vers l’automobile, un secteur déjà en récession mondiale avant le coronavirus, reprend assez fort mais est très en retard sur notre pôle bâtiment, qui avait déjà enregistré d’excellents mois de janvier et février.

Comment voyez-vous la suite ?

L’actuel rebond signifie que le troisième trimestre sera bon. Il est toutefois difficile de savoir précisément s’il n’est dû qu’à un effet de rattrapage et à des queues de contrats ou si cela reflète des commandes nouvelles et des gains de marché. En d’autres termes, nos clients artisans sont-ils juste en train de terminer des chantiers ou signent-ils plutôt de nouveaux contrats pour les mois à venir ? Difficile aussi de prédire si la crise aura ou non des effets durables et si le quatrième trimestre retrouvera son niveau de 2019 ou sera en baisse. A court terme, pour nos métiers, la reprise a une forme en V, mais on pourrait aussi bien assister à un rebond suivi d’un long plateau, une reprise en forme de racine carrée. Une chose est sûre : le monde qui émerge de cette crise peut se qualifier par trois mots : il sera plus durable, plus digital et plus local. Tant mieux, car ce sont les trois axes de transformation de Saint-Gobain et cette évolution nous sera au final très favorable.

Pourquoi le monde de demain serait-il plus attentif au « durable » ?

En Europe, mais pas seulement, cette crise a mis en exergue que notre santé était fragile et précieuse, tout comme notre planète. Désormais, la santé est associée au bien-être, à l’environnement et au climat.

En quoi cela pourrait-il impacter Saint-Gobain ?

Le bâtiment, c’est beaucoup d’emplois et il sera donc à n’en pas douter au coeur d’un plan de relance. Mais cette fois, les mesures seront vertes ou ne seront pas. L’opinion sera intraitable. On l’a déjà vu pour les plans de relance dans l’aérien ou l’automobile. A ce titre, on voit bien que la rénovation énergétique des bâtiments a vocation à être au coeur de nombre des plans de relance envisagés actuellement tant par la Commission européenne que les gouvernements européens. Or Saint-Gobain réalise plus de la moitié de son chiffre d’affaires en Europe, sans compter la Norvège et le Royaume-Uni, dont 50 % en rénovation énergétique. Cette activité représente donc, au total, 25 % de l’activité du groupe…

Justement, la Convention citoyenne veut une obligation de rénovation énergétique des bâtiments. Quelle est votre position sur ses propositions ?

Je crois que l’enjeu principal est celui du développement massif. Il faut accélérer drastiquement le rythme des rénovations énergétiques, car avec le volume viendront la standardisation, l’efficacité des solutions, la réduction des coûts, et l’innovation. On l’a bien vu dans le neuf, où plus personne ne conteste aujourd’hui la réglementation thermique 2012, qui avait pourtant été vue à l’époque comme un facteur de renchérissement des coûts de la construction.

Les instruments pour parvenir à cette massification sont bien connus et sont au nombre de trois : l’obligation de rénover, l’incitation financière à rénover et le prix du carbone, qui est une autre forme d’incitation.

J’ai toujours dit qu’il faudrait un jour passer par l’obligation, et que ce jour devait être assez proche compte tenu de l’urgence. Je suis donc de ce point de vue en phase avec la Convention citoyenne. Mais je pense que cela doit être précédé par une phase incitative dans laquelle on mettrait en place des aides fortes à la rénovation. Je préfère qu’on commence par récompenser les vertueux, avant de penser à pénaliser les retardataires. Le bonus avant le malus, en quelque sorte. A mon sens, la Convention citoyenne est trop discrète sur cette première étape nécessaire. Si on la saute, on risque d’empêcher les propriétaires de remettre sur le marché des centaines de milliers, voire des millions de logements.

Sur ce volet crucial des aides, j’attends donc de connaître les détails du plan de relance. La Fédération française du bâtiment a raison de souligner que la moitié des travaux de rénovation énergétique sont le fait de ménages qui ne sont plus éligibles à des aides depuis que le gouvernement les a concentrées sur les ménages modestes.

Pour augmenter les aides, reste à trouver l’argent…

C’est vrai, mais il me semble que ce sujet du bâtiment durable le mérite. Parce qu’il répond à la fois à une urgence économique, celle du secteur du bâtiment, et à une urgence climatique. Par ailleurs, la moitié des 750 milliards d’euros du plan de relance de la Commission européenne sera subordonnée à trois critères : le vert, le digital et la résilience. Plus les plans de relance des pays seront alignés avec ces trois critères, plus Bruxelles aidera. Enfin, dans la rénovation de l’ancien, il faut segmenter, ne pas traiter l’immobilier tertiaire de la même manière que le résidentiel et assigner des priorités. A mon avis, dans le tertiaire, la rénovation prioritaire devrait être celle des écoles et des hôpitaux. Les écoles, parce que leur isolation améliore au passage le confort acoustique, donc la capacité d’attention des élèves. Les hôpitaux, parce que le coronavirus a suffisamment montré l’état de vétusté de l’appareil sanitaire français et qu’avoir des parois faciles à laver, par exemple, n’est pas un détail en période de crise sanitaire.

Y a-t-il des modèles dont s’inspirer pour concevoir un dispositif d’incitations performant ?

Le système allemand, qui repose sur la banque publique KfW et mélange prêts et subventions, fonctionne bien. La Suède a également un dispositif d’incitations performant. Mais la Suède a assigné au carbone un prix de 120 euros la tonne, alors qu’il ne coûte que 25 euros la tonne en France… Et au-delà des aides proprement dites, il faut changer de raisonnement financier. Et cesser de calculer le retour sur investissement d’une rénovation énergétique en fonction du prix de l’énergie, car effectivement, le retour sur investissement prend alors, en France notamment, des décennies. En fait, 70 % des ménages faisant une rénovation énergétique la font de manière « embarquée » lorsqu’ils achètent ou à l’occasion de gros travaux de maintenance. Pas par désir de faire spécifiquement de la rénovation énergétique.

Sur le digital, quel enseignement tirez-vous des derniers mois ?

C’est la deuxième caractéristique à mon sens du « monde d’après », il sera plus digital. La crise sanitaire a accéléré le changement. Cela a été flagrant chez les petits artisans constituant la clientèle de La Plateforme du Bâtiment. La grande majorité d’entre eux a continué à travailler lors du confinement et La Plateforme a continué à les servir, mais ils devaient commander essentiellement en ligne. Résultat : La Plateforme du Bâtiment, qui n’enregistrait encore que 5 % de commandes passées via Internet avant la crise sanitaire, est passée à 75 % au pic du confinement. Aujourd’hui, les commandes en ligne restent durablement supérieures à 10 %. Elles ont doublé en trois mois, ce que nous pensions faire en trois ans. Deuxième enseignement de la crise : malgré cette digitalisation en accéléré, dès qu’ils l’ont pu, les artisans sont revenus, ils ont envie d’être conseillés et de discuter. Ce constat valide notre vision du point de vente comme lieu de socialisation et d’échange entre professionnels et confirme notre stratégie omnicanale.

Le « monde d’après » sera donc aussi plus local en dépit du digital…

Cette aspiration des gens au local était déjà un mouvement de fond avant la crise sanitaire. A titre d’illustration, notre propre réorganisation il y a deux ans s’inscrivait dans cette tendance. A l’époque, Saint-Gobain avait choisi de décentraliser les circuits de décision vers les équipes locales au sein de chaque pays, pour être cohérents avec la réalité des métiers du bâtiment : ils sont locaux, nous produisons là où nous vendons. Depuis, la crise sanitaire a renforcé cette aspiration au local, qui participe d’un développement plus durable, moins carboné.

Cette crise va-t-elle aussi affecter la sphère politique ?

On assistait déjà depuis quelque temps à une forme de retour de l’Etat. Le côté positif, c’est que les Etats se sont pour la plupart mobilisés en cette période de crise. En France, tout n’a pas été parfait, mais le sujet était difficile et la réponse du gouvernement a été globalement rapide et efficace. La France a bien géré cette crise, en particulier sur le front économique. Le côté plus négatif est que cette crise a aussi démontré de façon extrême que le repli sur soi, la montée du nationalisme et les attaques contre le multilatéralisme auxquels on assiste depuis deux-trois ans peuvent s’avérer très pénalisants. Et face à une gouvernance mondiale inexistante, nous assistons aussi à un retour des Etats dans l’économie, incarné par Donald Trump ou encore Xi Jinping. Et plus les Etats interviennent, plus le nationalisme monte. Je pense que nous entrons dans un monde plus difficile.

La Convention citoyenne défend l’idée d’un crime d’écocide. Qu’en pensez-vous ?

La priorité n’est pas de modifier la Constitution sur des sujets tels que celui-là. Il faut continuer à responsabiliser les citoyens comme les entreprises plutôt que de rajouter encore une forme de risque juridique. Je le répète, je ne crois pas dans l’écologie punitive.

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